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CO:\LO-NA\Mod-03\ NAM

C'est leur troisième Réveil. Ils entament donc leur quatrième cycle de conscience à bord du vaisseau depuis leur départ. Le cycle de conscience dure environ dix huit-mois terrestres, à la fin de cette période ils retournent dans les capsules de stase pour un long sommeil. Durant la période d'hibernation, dont ils ne peuvent avoir une réelle idée de la durée, le vaisseau leur fait parcourir des distances gigantesques pour les amener en des points précis de l'espace où, réveillés, ils doivent reprendre leur mission.

Peut-on vivre ainsi?

A chaque réveil, pareil au précédent, Nam lui aussi reçoit le choc angoissant de leur insignifiance d'êtres humains face à l'immensité absolue de l'espace...Contrairement à sa compagne il n'en reçoit pas un impact somatique direct et violent , ce sont des questions insidieuses, obsessionnelles qui peu à peu rongent son esprit...y sèment le doute et la désespérance.

Peut-on vivre ainsi?

Cette question, Nam se la répète souvent. Peut-on vivre sans autre repère que les chiffres dérisoires qu'affiche l'horloge du bord, le temps relatif de leur existence sur l'Aeneas, cycle par cycle?. Temps illusoire, artificiel puisque sans référence extérieure, les heures, les jours les années sont devenus des concepts abstraits vidés de leur sens !

Que peut être une unité de mesure temporelle basée sur un ensemble de cycles terrestres alors pour eux la Terre a disparu depuis longtemps de leur réalité tangible..?.La Terre, existe t-elle encore seulement?

Depuis combien de temps ont-ils quitté son orbite...Combien de temps? Temps terrestre? Temps relatif du vaisseau? Temps absolu? Temps du continuum espace-temps ? Tout cela n'a plus aucun sens! Ont-ils encore un âge? Lô, sa belle Lô a t-elle vingt-sept ans? soixante quinze ? Cent cinquante ou cinq cents ans ? et lui-même???

Tout est possible, et ils ne savent rien! En stase, dorment-ils durant quelques mois terrestres, plusieurs années ou dizaines d'années..? Rien, ils ne savent rien...Leurs rythmes biologiques, durant cette période, sont tellement ralentis que tout est possible...Peut-être que Maïa, elle, sait mais comme sa mission essentielle est de veiller sur eux et de ne pas induire de phénomènes stressants, lorsque cette interrogation est formulée, directement ou non, elle répond en noyant ses enfants sous un flot de tendresse et d'holohypnogènes apaisants...Elle explique mais, bizarrement, les réponses n'arrivent pas vraiment jusqu'à la conscience, ce sont plutôt les interrogations qui s'estompent, et avec elles s'évanouissent les sommes d'angoisses qu'elles avaient générées.

De leur planète d'origine, ils ne gardent que leurs souvenirs et les images que leur dispense le système de voyage virtuel du vaisseau. Le VTS (Virtual Travel System) du bord est aussi directement lié à leur mission, c'est un prototype spécial et surtout il contient un module expérimental d'acquisition.

Nam sait que le SLE, chez lui, arrive avec ses interrogations, il a tendance à tout vouloir intellectualiser, à tout vouloir quantifier, à tout vouloir comprendre. Alors que Lô , elle, fonctionne à l'intuition, à l'affectif; il a besoin, lui, de repères fixes, acquis, de références....Or dans cette mer de paradoxes que représente l'espace-temps au milieu duquel il se débat, l'abstraction totale est bien difficile à mettre en équation simple, même si quelques grands cerveaux de ce siècle et du précédent avaient résolu l'affaire en quelques formules...

La confrontation physique avec l'immensité torturée de l'univers est une autre aventure que celle du face à face avec le tableau noir - formule archaïque, les tableaux noirs n'existant plus depuis belle lurette! .

Pour Nam, le seul vrai repère, c'est Lô !

Normal, elle est la seule référence humaine vraiment réelle à des milliers de parsecs à la ronde !

Mais pas seulement ça! elle est son double inversé , son complément, son yin, l'autre partie de leur couple, l'autre moitié de l'entité qu'ils forment tous deux... Elle, si différente et pourtant si proche, si indispensable...

De Maïa, il a sans doute une tout autre perception que de celle qu'en a Lô. Il pense, sans ironie aucune, qu'entre elles la relation est une "histoire de femmes". Nul doute là-dessus: Maïa est d'essence féminine !

Pour lui, cependant, avec son sens du rationnel, la seule vraie femme à bord c'est Lô, Maïa est, certes, une individualité bien réelle, omniprésente et indispensable mais il la considère plutôt comme l'esprit du vaisseau, comme une sorte de déesse protectrice, comme un dieu Lare bien réel avec lequel il peut converser. C' est aussi le vrai capitaine de leur navire, le pilote, la mémoire de leur mission, c'est le dispositif infiniment complexe qui assure leur survie, qui les nourrit, qui sait pourvoir à leurs besoins....En somme c'est bien une mère, une mère abstraite mais une mère aimante, Nam le reconnaît mais sa pudeur naturelle ou son sens de l'humain l'empêche de

s'abandonner complètement à une relation aussi totale que celle qui ,il le sait, lie Lô à Maïa.

Du moins le croit-il.

Sa relation avec Maïa en est peut-être encore plus complexe...Lui aussi sait qu'il aime Maïa mais il cherche encore comment l'aimer. Encore une fois son sens de l'intellectualisation fait se hérisser quelque chose en lui....Peut-on aimer, aimer d'amour une machine?

Enfin pas vraiment une machine...

Mais pas vraiment un être vivant...

Et si, quand même vivant....et pas qu'une machine...

Lors des séances de communication, il ne se livre pas totalement à Maïa, comme s'il voulait lui dire que lui est humain et qu'elle, elle est différente, reste différente. Que jamais elle ne pourra le posséder entièrement...

En somme qu'il est supérieur, qu'il est le maître et qu'elle ne serait jamais qu'un artefact...Il sait aussi que tout cela est faux... Que pour survivre, il ne peut se dissocier de l'entité vivante qu'ils forment eux trois; cependant cette parcelle d'irréductibilité qu'il entretient au plus profond de lui est aussi le gage de sa survie, la certitude enfouie qu'il existe réellement en tant qu'individu unique, sa racine naturelle au milieu de l'univers synthétique où il est contraint de vivre. Il est parfaitement conscient des clivages de sa personnalité , conscient des paradoxes qu'ils engendrent, conscient du combat permanent qu'il doit livrer à l'intérieur de lui- même pour rester LUI.

Mais il est certain que cette lutte pour son identité est son seul moyen de survie. Et il sait que Maïa le sait. Il sait que Maïa en est complice. Maïa respecte sa réserve et en faisant ainsi le rapproche d'elle. Maïa aime Nam et Nam aime Maïa...

Nam contemple les vaguelettes qui viennent mourir sur le sable à quelques centimètres du confortable matelas sur lequel il est étendu; Lô pelotonnée contre lui, dort paisiblement, le pénis de son amant reposant au creux de sa main...

Le soleil va disparaître, avalé par la mer, en un bref crépuscule embrasé ; les cocotiers, comme des ombres chinoises, se découpent sur le ciel rouge, penchés au dessus d'eux comme des génies protecteurs...Seuls un cri d'oiseau marin, un brusque clapotis, viennent de temps à autre troubler le murmure apaisant du ressac ...Nam aime, pour méditer, retrouver cet environnement serein, qui sans doute, réminiscence atavique, le rattache à ses origines lointaines...L'illusion est parfaite et le système de réalité virtuelle reproduit à merveille et jusque dans ses moindres détails, tous les stimuli sensitifs que devait faire naître, chez le spectateur, un tel spectacle, la-bas, sur Terre...

Faux, il y avait belle lurette que la Terre, la vraie, celle qu'ils avaient quittée, n'offre plus ce genre de paysage; ces images appartiennent à un très lointain passé terrestre, bien avant la pollution totale et irréversible des océans, bien avant l'ère de l'atmosphère empoisonnée et des rayonnements mortels.....

Images fossiles, fantasmes...Cette reconstitution virtuelle était un cadeau de Lô et de Maïa, elles y avaient travaillées de longs moments, fouillant les bases de données, reconstruisant ce fragment de monde perdu pour qu'il puisse y trouver un havre de paix intérieure...

Enfin Nam s'est endormi....


Martellus-Pym

Nam-Horace

N°T-001.18460319/214.152-HR-6321.87

MS-I/Class.Gold-V

trente deux ans (Age BHS)

SpatioTECH de Class 3

en mission spéciale pour ZapWorld-Inc

Vaisseau Explorer-AENEAS II

Trinôme FDE-457